Au tournant des années 2010, Genève vit au rythme de la « guerre des transports » : lobby routier et défenseurs des transports publics s'affrontent depuis des décennies sur le partage de la voirie. En 2011, l'Association transports et environnement (ATE) et la gauche déposent l'initiative 154 « Pour des transports publics plus rapides ! », qui veut donner la priorité au tram et au bus sur l'automobile.
Plutôt que de trancher frontalement, le Conseil d'État et le Grand Conseil élaborent un contre-projet : la loi pour une mobilité cohérente et équilibrée (LMCE), fruit d'une vaste consultation lancée en 2014 auprès de plus de 12 000 personnes. Son principe : une hiérarchie du réseau par zones — priorité à la voiture sur la « moyenne ceinture » et hors des villes, priorité aux transports publics et à la mobilité douce dans l'hypercentre et les centres urbains.
Le 5 juin 2016, les Genevois choisissent nettement le compromis : la LMCE est acceptée par 67,81 % des voix, tandis que l'initiative 154 est refusée à 58,72 %. À la question subsidiaire, le contre-projet l'emporte sur l'initiative par 70,82 % contre 29,18 %. Genève signe alors ce que la presse a baptisé la « paix des transports ».
▲ Oui — le compromis accepté LMCE acceptée à 67,81 % des voix (loi 11769) Question subsidiaire : contre-projet préféré à 70,82 % Compromis rassemblant du centre-droit à une partie de la gauche | ▼ Non — l'initiative écartée IN 154 refusée à 58,72 % (« transports publics plus rapides ») 32,19 % de non à la LMCE Camp radical des transports publics et puristes de la route renvoyés dos à dos |
Les forces en présence
▲ Camp du Oui (la LMCE) • Conseil d'État, emmené par Luc Barthassat (PDC), ministre des transports • PLR, PDC/Le Centre, Verts et une partie du PS ralliés au compromis • TCS et milieux économiques, qui acceptent la « paix des transports » | ▼ Camp du Non (pro-IN 154 et opposants) • ATE et gauche de la gauche, initiants de l'IN 154, jugeant la LMCE trop timide • Une frange du lobby routier, hostile à la pacification de l'hypercentre • Certains milieux commerçants, craignant pour l'accès automobile au centre |
Arguments et verdicts
▲ Arguments POUR (camp du Oui) La LMCE met fin à des décennies de guerre des transports. « Ce compromis historique donne enfin à Genève un cadre stable et apaisé pour sa mobilité » (camp du oui, 2016). ✓~ Plutôt confirmé. Dix ans après, la LMCE reste le cadre légal de référence de la mobilité genevoise, jamais renversé dans les urnes. La « paix des transports » a tenu sur le principe, même si sa traduction concrète continue de faire débat. Source : ge.ch, dossier LMCE ; brochure cantonale du 5 juin 2016. Priorité aux transports publics et à la mobilité douce au cœur de la ville. « Dans l'hypercentre, le piéton, le vélo et le tram passeront avant la voiture » (partisans, 2016). ✓~ Partiellement concrétisé. Des mesures de pacification ont bien été mises en œuvre (zones 30, priorités tram, aménagements cyclables), mais leur rythme est jugé lent : en 2026, PRO VELO Genève dresse un bilan « trop peu, trop lent » des dix ans de la loi. Source : PRO VELO Genève, « 10 ans de LMCE », 2026 ; feuille de route LMCE 2021-2023. | ▼ Arguments CONTRE (camp du Non) La LMCE est trop timide : Genève avait besoin de transports vraiment plus rapides. « Le contre-projet enterre l'ambition d'un vrai saut de qualité des transports publics » (initiants IN 154, 2016). ✓~ En partie donné raison par les faits. La lenteur de mise en œuvre reprochée à la LMCE nourrit rétrospectivement la critique des initiants : plusieurs objectifs de report modal restent en deçà des espoirs de 2016. Source : bilans médiatiques et associatifs, 2021-2026. Pacifier le centre va asphyxier le commerce et les automobilistes. « En chassant la voiture du centre, on videra les commerces et on paralysera la ville » (opposants, 2016). ✗~ Plutôt non confirmé. Aucun effondrement du commerce du centre imputable à la LMCE n'a été documenté ; les difficultés du commerce genevois tiennent davantage au e-commerce et au tourisme d'achat transfrontalier qu'aux aménagements de mobilité. Source : analyses conjoncturelles du commerce genevois, 2018-2024. |
Le bilan, une décennie plus tard
05.06.2016 Date du scrutin | 67,81 % Oui à la LMCE | 58,72 % Non à l'IN 154 | 12 000+ Consultés en 2014 |
La LMCE restera comme le rare moment où Genève a rangé, le temps d'un dimanche, sa hache de guerre des transports. En préférant à plus de deux tiers un contre-projet de compromis à une initiative plus tranchée, le corps électoral a validé une méthode autant qu'une loi : celle du consensus négocié, zone par zone, entre la voiture et le tram.
Dix ans plus tard, le verdict des faits est nuancé. Le cadre légal tient, aucune contre-attaque référendaire ne l'a fait tomber, et la logique de priorités différenciées structure toujours la planification cantonale. Mais la lenteur de la mise en œuvre donne rétrospectivement du grain à moudre aux initiants de l'IN 154 : la « paix des transports » ressemble parfois à une trêve armée où chaque chantier se renégocie.
Les craintes du camp du non, elles, ne se sont guère matérialisées : le centre-ville ne s'est pas vidé de ses commerces à cause des aménagements de mobilité. Comme souvent, la catastrophe annoncée n'a pas eu lieu — et la révolution promise non plus.